Le design de l’attention, le cas de l’éolienne de Starck

Philippe Starck est peut-être le seul cas avéré de marronnier dans le petit monde médiatique du design. Tout comme la rentrée scolaire ou les soldes sont traitées par les journalistes de manières récurrentes et prévisibles dans la presse, les incursions de Philippe Starck dans le paysage médiatique sont toutes aussi récurrentes et prévisibles. En 2008, il créait la polémique dans une entretien au magazine allemand Die Zeit où il qualifiait le design de « totalement inutile ». Aujourd’hui, mais dans une moindre mesure, c’est un article de Rue89 qui créé un peu la polémique en dévoilant les désillusions démocratiques de son éolienne présentée il y a deux ans au salon de Milan. Ces incursions, volontaires ou non, sont le plus souvent récurrentes du fait de sa notoriété et non de la qualité de ces travaux. N’oublions pas qu’il est « célèbre d’être célèbre » comme le rappelle Christine Bauer. Quand l’article de type marronnier sur la rentrée scolaire parle très souvent du poids des cartables, les articles sur Philippe Starck sont eux relativement prévisibles de par sa volonté intrinsèque de provoquer ou de chercher à être en décalage. Plus le temps avance, plus les ficelles m’apparaissent éminemment grossières bien qu’il ait opéré dans le passé de grands coups médiatiques comme son faux redépart en 2003 consacré par sa rétrospective au Centre Pompidou.
Dès lors, ce qui apparaît intéressant ce ne sont pas ces propos sur le design, l’avenir nous dira si Philippe Starck restera comme un penseur du design, mais davantage les stratégies qu’il met sans cesse en œuvre pour focaliser l’attention. Aussi, il n’est pas étonnant que la seule thèse de doctorat en France (à ma connaissance) sur Starck soit en sciences de l’information et de la communication et porte justement sur les stratégies de communication propre au designer. Dans l’ouvrage Le cas Philippe Starck résumant son travail de thèse, Christine Bauer explique que la stratégie de communication du designer fonctionne selon l’analogie au jeu de go, une stratégie de communication indirecte. Par exemple pour cela, Starck ne se qualifie pas comme un designer mais comme faisant de l’écologie ou de la politique.
Les exemples les plus courants étant de respecter un constant décalage entre ses propos et ses actes, mais aussi un fort décalage entre les motivations de Starck et la portée même de ses projets. Il est difficilement concevable qu’il n’ait aucune appréhension de la faisabilité tangible de ces créations, pourtant l’exemple de la maison vendue en kit pour les 3 Suisses en est l’exemple parfait. Dans mes souvenirs, Starck la présentait dans une émission de télé comme une maison accessible, facile à construire et séduisante qu’il opposait alors aux maisons standardisées types Bouygues. La réalité fut toute autre : elle était chère à construire et nécessitait un terrain immense pour cacher de la route les larges baies vitrée. En définitif, peu d’exemplaires furent réalisés.
La polémique du jour porte justement sur le décalage entre le discours du designer et la réalité industrielle. Si la volonté de faire du design démocratique, dont il s’approprie injustement la paternité, est tout à fait louable, le résultat n’est pas à la mesure de la volonté initiale. Ainsi l’article de Rue89 rappelle le flou dans les propos du designer qui disait dans les pages du Figaro que son éolienne couterait entre 300 et 400€ et fournirait entre « 10 et 60% des besoins énergétiques individuels ». Arrivée en phase de commercialisation, la réalité est bien différente puisque les prix vont s’échelonnaient entre moins de 1000€ et 13000€, seule la plus chère permettrait de couvrir les besoins pour une personne. Il suffit de s’intéresser un tant soit peu aux éoliennes pour en douter : le vent n’étant pas réparti de manière homogène sur le territoire. D’autant que les écologistes engagés cherchant l’indépendance électrique couplent généralement l’éolien avec le solaire pour s’approcher de leur objectif. Ainsi, tout porte à croire que le discours initial de Starck sur son éolienne avait davantage pour vocation de le poser comme réformateur et innovateur dans son domaine, prônant pour cela le design démocratique comme son crédo depuis des années. Peu importe le résultat après-coup, Starck ayant déjà une audience à ses pieds.
Le décalage n’est pas a rechercher uniquement entre les motivations et les résultats, il se trouve aussi dans l’ensemble des projets du créatif. Comment peut-on passer pour crédible en parlant d’écologie lorsqu’on prône les voyages spatiaux ? Comment ne pas passer pour un opportuniste quand on cherche à se poser comme le chantre du design démocratique et qu’on réalise dans le même temps un yacht de luxe pour un milliardaire russe ?
Pour finir, le décalage se trouve aussi dans l’éolienne en elle-même et par la problématique qui l’a vue naître. Starck rappelle dans un entretien du Figaro qu’il a souhaité « faire une éolienne quasiment invisible » sous le prétexte que les éoliennes seraient laides. Or la vue disgracieuse tout comme le bruit générés des éoliennes semblent davantage être les arguments principaux des détracteurs qui pour des raisons x ou y rejettent ce moyen propre et écologique de produire de l’énergie. Jusqu’à preuve du contraire, les premières versions d’un objet technologique sont consommées par des personnes acquises à la cause inhérente de l’objet. Les geek ont acheté les premiers ordinateurs grand public et ce seront sûrement les personnes sensibles à l’écologie qui lanceront le marché éolien. Aussi la volonté de Starck de vouloir rendre invisible l’éolienne semble vouloir répondre aux détracteurs mais quel est l’intérêt de concevoir un produit répondant aux détracteurs ? L’écologie porte de telles valeurs positives et revendicatives qu’au contraire, les premiers clients porteraient-ils réellement de l’importance à l’esthétique d’un objet qui demande d’être efficace avant-tout ?

L’objectif d’une entreprise est de produire et de vendre ses produits. Avoir un objet S+arck dans son catalogue assure-t-il plus de vente ? Certainement dans le milieu de l’édition de mobilier où la signature compte mais je doute fortement des capacités de ce designer, bien trop médiatisé, dans des projets de design industriel. La coopération avec Thomson n’a pas duré, les pâtes Barilla furent un échec, la moto Aprilia aussi. Seules les retombées médiatiques étaient bien évidement au rendez-vous.
A ma connaissance, les designers ayant ou ayant eu une influence réelle et répandue sur le quotidien des gens ne sont pas connus du grand public (à part peut-être en France Roger Tallon) d’autant que les projets d’une telle influence ne sont pas le fruit d’une seule personne. Et pour cause, être designer industriel est-il réellement compatible avec la volonté d’être un designer d’attention ?

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9 commentaires à “Le design de l’attention, le cas de l’éolienne de Starck”

  1. Prof Z dit :

    Une autre réponse vient de Jean Louis Frechin qui fait comme Starck , comme aussi d’ailleurs le Directeur de l’Ensci , de la communication de l’attention et non du design de l’attention…. sur le dos des marketeurs , cible privilégiée actuellement. Pourquoi les ensciens etaient aussi peu visibles à Milan et même pendant le designers days à Paris ? Deficit de marketing? Deficit de communication? Deficit de l’attention?

    http://blog.usinenouvelle.com/innovation/culture/pourquoi-l%E2%80%99ipad-n%E2%80%99est-pas-ne-en-france/#more-755

  2. Prof Z dit :

    Merci waldezign pour cette mise au poing …. Voila la réponse indirecte du bras droit de Starck…. qui va faire fuir Clément tellement son (ou leur) design est percutant. Alors design de l’attention?

    http://www.spotd.it/2010/04/interview-eugeni-quitllet.html

  3. waldezign dit :

    Analyse intéressante, mais assez caricaturale, et comme le dit Maël, tombant trop facilement dans le piège tendu par le personnage. Starck est un designer de talent, quoi qu’on dise ici ou ailleurs. Il a créé, crée et créera de beaux objets, seul ou en équipe, peu importe (puisqu’en France, seul le Design Management semble avoir avoir un intérêt). A côté de ça, il faut bien vivre et la provocation est un excellent moyen de communication de nos jours (surtout qu’avec une société bien lisse, il ne faut pas grand-chose…). Finalement, est-ce que Starck ne se moque pas des « penseurs » du Design? Je l’espère.

    A part ça, répondre aux détracteurs d’un produit, c’est plutôt une bonne chose, il me semble… Si on arrive à contourner un défaut qui semble rédhibitoire à une partie des utilisateurs potentiels, je ne vois pas bien ou est le délit d’intention?

  4. Prof Z dit :

    phrase clef : il faut avouer que les effets de surprise et contre-pieds, le staccato des messages et la saturation des canaux, aboutissent à imposer de l’homme une image d’autant plus obsessionnelle qu’elle devient finalement indiscernable…

  5. Prof Z dit :

    Comme Clément le sait maintenant je suis un Starckologue et plus globalement un starcologue. J’ai été surpris de pouvoir remplacer Sarkozy par Starck dans le texte suivant et que cela fonctionne et soit éclairant. Mélant intuition et rationnalité, il m’arrive de trouver ….
    http://www.marianne2.fr/Une-nouvelle-science-mediatique-la-Sarkologie-1_a82499.html

  6. Prof Z dit :

    lire archistorm

  7. Prof Z dit :

    lire metropolis

  8. Clément dit :

    Ouais et de toutes façons il n’y a aucune chance que notre designer se fasse lyncher un jour ou l’autre par les médias de manière générale, à part rue89…

  9. Maël dit :

    Belle analyse… mais S+arck a encore gagné puisque – en bien ou en mal – on parle encore de lui ! ;-)