Les entretiens du nouveau monde industriel, novembre 2009, #2/2

La première session de l’après-midi du premier jour des Entretiens du Nouveau Monde Industriel semblait découler de la session du matin. Celle-ci posait les bases théoriques préalables à la session de l’après-midi, intitulée “le nouvel objet industriel”, et résonnait comme une mise en application concrète dans le paysage industriel de ce que Bernard Stiegler défendait comme un “retour à la matière”. Ce n’est pas véritablement les propos des trois premiers orateurs qui m’ont intéressé le plus, non pas qu’ils n’étaient pas intéressants, bien au contraire, mais davantage le rapport qu’ils entretiennent entre eux.

Cette conférence donnait les trois personnes caractéristiques des nouvelles activités collectives reliant design et recherche : le designer, le chercheur et le médiateur.

Le designer Jean-Louis Fréchin prit en premier la parole pour exposer son raisonnement sur ce qu’il appelle les “NéoObjets”. En s’intéressant plus au comment qu’au pourquoi, il a surtout insisté sur le fait que les NéoObjets découleraient des pratiques pour se cristalliser sous la forme d’objets, inversant selon lui le schéma classique partant des objets vers les usages. De fait, les NéoObjets s’instancient sous de nombreuses formes : des objets domestiqués, aimables, aux objets interfaces, etc [1]. Des objets qui nécessitent une attention particulière (”modération de l’Internet des objets”) à la vue des possibilités qu’ils permettent, notamment en terme de traçabilité. Bien qu’étant designer et n’étant pas issu du monde la recherche (contrairement aux deux orateurs suivants), Jean-Louis Fréchin insista sur les connaissances mobilisées. En ce sens, il s’est emprunt de la pratique courante en recherche qui est de citer les travaux d’autrui. Ainsi, l’introduction de l’allocution du designer insista sur l’héritage du sociologue Jean Baudrillard et développa sur le fait que ces idées novatrices, datant de 1968, n’avaient pas trouvées d’application jusqu’à aujourd’hui : “Baudrillard avait raison” pour reprendre les termes de Jean-Louis Fréchin. Par la suite, il mobilisa les sociologues MacLuhan et Latour afin d’ancrer son propos sur la communication et l’objet. De là, il put pleinement développé son concept des NéoObjets et finalement conclure par la présentation de cas concrets.

Le deuxième orateur fut Nicolas Nova, initialement chercheur à l’EPFL, il travaille aujourd’hui à Lift, une structure basée à Genève qui organise la conférence du même nom et qui fournit un travail de support et d’expertise auprès des entreprises sur l’innovation. Le propos de Nicolas Nova replaçaient l’utilisateur au centre de l’attention. Dès le départ, il pointa le fait que les termes sont eux-mêmes trop instables, ou peut-être trop spécialités pour exprimer les nombreux aspects entrant en jeu. On parle d’utilisateur en ergonomie et en design, de contributeurs dans le milieu du libre, de consommateur dans le marketing, etc. Nicolas Nova préfère utiliser les “gens”, un terme qu’il considère comme “le plus petit dénominateur commun, le plus compréhensible par tous”. En effet, l’intérêt de la présentation résidait dans les projections des usages faites par les créateurs sur leurs productions. Il s’agit en sommes de comprendre comment les créateurs se représentent les “gens” vis-à-vis de leurs inventions. Je ne cherche pas à résumer la communication en tant que telle (celle-ci est disponible via slideshare [2]) mais plutôt de comparer la teneur des présentations respectives. De prime abord, Jean-Louis Fréchin et Nicolas Nova semblent structurer leurs présentations de la même manière : ils mobilisent tous les deux des connaissances extérieures, citent les références et les appuient par des cas historiques. Mais là où Jean-Louis Fréchin continue en développant son propre concept pour l’illustrer par des cas concrets, comme un ancrage tangible, Nicolas Nova semble procéder de manière inverse. Il poursuit par une étude montrant les “5 archétypes de représentation des usagers”, illustrés par des cas concrets (photographies et commentaires), et conclut par la présentation des “alternatives” et des recommandations sur la préconceptions des usages dans la conception des objets communicants. En ce sens, le discours de Nicolas Nova, de par sa particularité ethnographique, peut être compris comme étant davantage celui d’un designer. Il est d’ailleurs souvent perçu comme tel. On peut émettre l’hypothèse qu’adopter en partie leur langage le fait apparaître ainsi.

Le dernier conférencier fut Frédéric Kaplan, chercheur en intelligence artificielle à l’EPFL, il a co-fondé en 2008 avec le designer Martino d’Esposito l’entreprise OZWE qui est spécialisée dans le design et la conception de dispositifs d’interaction innovants. L’allocution de Frédéric reprend en fait les idées développées dans son dernier ouvrage, La métamorphose des objets [3]. Il y explique comment certains objets s’envisagent de manière atypique, ce sont les objets “qui comptent”, et pourquoi les objets actuels liés aux TIC ne peuvent y entrer en ligne de compte. L’ancrage concret et tangible dont fait preuve ici Frédéric Kaplan est le plus marqué des trois orateurs : tout le raisonnement est soutenu par des exemples connus ou d’expériences du quotidien. Pour sensibiliser l’auditoire sur la différence entre les objets qui ont une “valeur” à ceux qui “comptent”, il relate une expérience du quotidien et évoque le cas de sa fille qui lui a demandé combien d’objets sa famille possédait [4]. Pour minorer l’attachement que l’on éprouve vis-à-vis des ordinateurs, il évoque avec raison la faiblesse du discours d’Apple sur le design. Un discours qui révèle une simple politique de différentiation, passant des premiers ordinateurs “désirables” car colorés à des machines à l’allure sobre ; le discours de Jonathan Ive ayant considérablement changé en seulement quelques années. Enfin pour illustrer le peu d’attrait que l’on approuve vis-à-vis des objets électroniques et faire comprendre l’intérêt qui se déporte finalement sur les données et les expériences vécues, Frédéric Kaplan utilise alors la métaphore du crabe, un animal qui change de carapace tout au long de sa vie comme on change de machine tout en conservant intactes nos données et nos expériences vécues. Toutes ces analyses préalables sont là pour soutenir les projets qu’il mène au sein d’OZWE mais il ne présente pas les connaissances à proprement dites scientifiques qu’il mobilise.

Sortie du contexte, Frédéric Kaplan apparaît davantage comme le designer alors que Jean-Louis Fréchin prend une posture de chercheur. Le premier base ses propos sur le quotidien ou sur des référents culturels connus de tous , afin de justifier les projets qu’il développe avec Martino d’Esposito. Le second insiste surtout sur les connaissances que son travail de recherche-action en design implique sur sa pratique du design. Nicolas Nova semble prendre un rôle de médiateur, un hybride qui adapte son discours en fonction de son interlocuteur : mobilisant des connaissances scientifiques et pouvant dans la cas échéant les rendre intelligibles pour les designers. Mes recherches actuelles sur les activités collectives entre chercheurs et designers ne me permettent pas d’affirmer si ces postures sont les plus courantes, bien qu’elles se retrouvent dans d’autres cas que j’ai eu l’occasion d’étudier. Néanmoins, certains éléments porteraient à croire que les influences réciproques entre les métiers joueraient en la faveur de cette hybridation des pratiques.

A lire aussi sur InternetActu.net, un compte rendu plus développé.

Notes :

1 - Le support visuel de Jean-Louis Fréchin est disponible ici.

2 - De même que celui de Nicolas Nova.

3 - La métamorphose des objets est entièrement consultable et sur bookstrapping.com. Chose nouvelle, on peut également y laisser de commentaires sur chaque page.

4 - Lire le premier chapitre de son dernier livre à ce sujet.

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