Les 26 et 27 novembre derniers s’est tenu la troisième édition des Entretiens du nouveau monde industriel à Paris. Organisée par la pôle de compétitivité Cap Digital et en partenariat avec l’Institut de Recherche et d’Innovation du Centre Pompidou (IRI) et l’École Nationale supérieure de création industrielle (ENSCI), cette édition des Entretiens visait à approfondir les notions précédemment étudiées autour de l’innovation ascendante et des technologies collaboratives. Baptisée Les objets communicants, nouveau “système des objets”, la manifestation se réfère clairement à Baudrillard et son Système des objets afin de situer les réflexions sur le design et la conception industriel. La première journée se consacrait à “la définition de ce nouvel objet industriel qui se construit entre du matériel et du virtuel.” En cela, les conférences ont oscillé entre les modèles économiques et technologiques caractérisant l’objet communicant. La seconde journée “port[ait] sur les conséquences sociales et organisationnelles du nouveau système des objets.” Faute d’emploi du temps chargé (je participais le lendemain aux Rencontres Technologie & Arts Numériques à Rennes), je n’ai pu assisté qu’à la première journée. Voici ce que j’ai retenu de la matinée.
D’une certaine manière, la session du matin introduisait ces deux jours de conférence en développant le constat suivant : les dernières décennies et sa multiplication d’écrans (télé, Internet, téléphone mobile, jeux vidéo, etc.) ont appuyé l’essor de ce qu’on appelle le virtuel. Mal compris, celui-ci s’est vu comme l’opposé du réel et comme un synonyme de l’immatériel. De ce fait, l’émergence des objets communicants ou de l’internet des objets signe un retour de la matière puisque celle-ci redevient l’élément central des systèmes d’information. Je suis malheureusement arrivé pendant l’allocution de Bernard Stiegler, philosophe et directeur de l’IRI. De plus, n’ayant pas de formation philosophique, il m’a été assez difficile de comprendre pleinement les propos du philosophe. Lorsque j’ai pris la conférence en cours, Stiegler parlait des objets comme des supports de la mémoire. Il ajouta que la notion relativement délicate de la traçabilité que permet ces nouveaux objets n’est pas nouveau en soi (les cartes bancaires et les téléphones mobiles en sont les parfaits exemples). La nouveauté étant que cette traçabilité entre dans un mode de production industriel. La différence apporte alors des changements importants. L’être humain comporte trois types de mémoire : la mémoire génétique, nerveuse et culturelle. La dernière lui étant spécifique et dans de nombreux aspects se basent sur les objets en tant support de la mémoire. Ceux-ci s’inscrivent dans une histoire psychosociale qui va se retrouvée bouleversée par les changements opérés dans les modalités et les règles d’appropriations sociales. Ainsi, l’élément clé de ce “nouveau système des objets” serait selon Stiegler comment la mémoire y véhiculée. Stiegler parle alors “d’objet hypomnésique” qui sont si j’ai bien saisi la pensée du philosophe, des objets qui conduiraient vers une société où le rapport entre objectivité et objectalité n’aurait plus lieu. J’avoue ne pas avoir tout compris, notamment cette notion d’objectalité. Stiegler est particulièrement lucide sur cette donnée qu’est la mémoire numérique à l’heure où de nombreuses questions éthiques et politiques portent sur le droit à l’oubli numérique.
L’orateur suivant, Alain Cadix (le directeur de l’ENSCI), était plus de mon domaine et proposa un discours sur la place du design et des designers vis-à-vis de ces nouveaux objets. Son premier constat fut d’avancer que la particularité de ces objets réside dans la prévalence du statut communicant à celui même d’objet. La démarche du designer devrait changer en conséquence et le designer se devrait d’aborder avec plus de finesse les relations de ces objets (entre eux ou avec les personnes). Néanmoins, Alain Cadix insista sur le fait que la part physique de l’objet se devait de rester essentiel dans la démarche : les objets communicant véhiculent des notions similaires aux objets dits “traditionnels”. Il rappelle alors qu’au regard du designer, les objets communicants demeurent des objets au sens premier du terme et sont donc relatifs au design. Cela ne signifie pas pour autant que la différence entre objets communicants et traditionnels n’est pas pertinente pour le designer. Il convient simplement de la relativiser et de l’expliciter. Pour les objets communicants, l’interface est primordiale mais elle l’est de même pour les objets traditionnels où le recours à la métaphore, aux gestes naturels sont aussi de mise. Bien que l’architecture des objets communicants entre en jeu, l’esthétisme est une notion tout autant valable, de même que l’usage et le contexte.
Avant tout, les différences des objets communicants induisent des nouveaux modes de pensées selon Alain Cadix. Il convient d’abord d’interroger sur ces limites, sur “leur bord”. Ce qui amène à penser que les objets communicants proposent une notion d’espace différente des objets traditionnels. Ces derniers sont continuellement envisagés selon un espace géométriques à trois dimensions (un espace euclidien selon Cadix) alors que les objets communicants s’inscrivent dans “un espace à n dimensions”, qui est ni “isotrope”, ni “homogène”, mais “instable”. Il poursuit en ajoutant à l’aspect “statique, mécanique et en mouvement” des objets traditionnels, la dimension du temps et cite au passage Bruce Sterling et ses “spimes” (contraction de space et time). Je ne peux que rejoindre Alain Cadix dans ses propos puisque j’avais exposé des idées similaires lors des Ateliers de la Recherche en Design l’année dernière à Tours. Je partais néanmoins d’un raisonnement différent : les projets des designers et des chercheurs sur les interfaces tangibles (représentation physique des données informatique) s’opposent souvent selon deux aspects. Les premiers tendent à augmenter par les technologies de l’informatique les objets du quotidien (l’étagère Waaz en est l’exemple typique) alors que les secondes cherchent à réifier, à chosifier, à littéralement sortir l’interface graphique de son écran (Datatiles de Sony). De là, la notion du virtuel semble ne pas être comprise de la manière entre chercheurs et designers. D’où l’idée d’interroger la littérature en philosophie afin d’établir un terrain d’entente sur ce terme entre chercheurs et designers et opposer alors le virtuel à l’actuel où les deux notions se complètent selon une problématique d’espace et de temps.
Alain Cadix appelle aussi à l’élargissement des compétences des designers. Ceux-ci devraient à terme convoquer de plus en plus de disciplines annexes dans leurs travaux créatifs. Je reste assez sceptique sur ce postulat. J’ai l’impression que cela sonne comme un constat d’échec où le designer, à force de ne pas être perçu comme le spécialiste de son propre domaine car lui-même développe peu de recherche sur sa propre pratique, doit nécessairement s’hybrider avec d’autres disciplines. À trop s’élargir, à s’étaler, le design ne va-t-il pas se perdre ? Peut-t-on résolument être designer et ingénieur à la fois par exemple ? Je crois davantage à l’émergence de médiateurs, de traducteurs, de chercheurs en design dont l’activité serait de rendre intelligibles aux designers les connaissances nouvelles. Ce profil existe dans de nombreux domaines pour faciliter la coopération entre métiers, pourquoi est-il si peu présent dans le design ?
Enfin, le directeur de l’ENSCI conclut en posant une vision générale en remontant son raisonnement. De ce fait, les objets traditionnels apparaissent comme un cas particulier des objets communicants et il ne devient pas nécessaire de repenser en profondeur l’enseignement du design mais d’insister sur :
- Le devoir d’esthétique, de désir. En cela, il insiste je le pense que l’héritage culturel du design en France et ne cherchant pas à inscrire le design comme une activité de conception. Dans la langue française, le design est un nom avant d’être un verbe.
- Le devoir de connaissance. Néanmoins que cela n’éloigne pas le designer de sa propre activité.
- Le devoir de discernement, d’esprit critique. À savoir placer le designer dans une position réflexive sur sa propre activité. En même temps, j’en n’attendais pas moins de la part du directeur de l’ENSCI qui a accueilli il y a quelque mois une universitaire à la tête de son département de recherche.
La suite ici.
Lire également le compte-rendu d’Hubert Guillaud sur InternetActu.net

Merci pour ces comptes rendus!
Savez-vous s’il y aura des podcasts des interventions?
Normalement les conférences seront disponibles en vidéo sous Ligne de temps, une application en ligne dédiée.
Surveillez cette page, ils seront sûrement disponibles d’ici peu.
Merci pour la performance mais j’ai du mal à te lire Sans doute le compte rendu n’est pas adapté au blog . Relation media message? Je prefere les conferences du ted avec sous titrages multilingues et diapo.
Sinon on est vite dans un nuage verbal ….et plus c’est fumeux plus le conferencier à une aureole au dessus de la tête. Alors pourquoi pas pas un dessin , une photo sous titré (voir le sujet sur le dessin dans la revue du design)
bernard-stiegler est tres clair
http://www.dailymotion.com/video/xb718d_bernard-stiegler-les-entretiens-du_tech