En marge des Designer’s days, les Ateliers de la Recherche en Design se sont installés pour deux jours le jeudi 11 juin dernier à Paris. Après avoir été conjointement organisée par l’École de Design de Nantes Atlantique en juin 2008 et l’agence de design RCP de Tours, c’est au tour de la Parsons Paris School of Art + Design, de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de l’agence BETC Design de s’associer pour l’organisation de cette 6ème édition. À ma connaissance, cette manifestation de recherche est la seule en France dont le design est le thème central. Baptisée “Secrets de Recherches”, cette édition a donné la parole à de nombreux acteurs du design : universitaires, doctorants, enseignants et praticiens étaient présents pour faire un point sur la recherche en design, qui en France est très peu développée (Il n’y pas de thèse en design en France). De ce fait, les chercheurs français et francophones brillent par leur relative absence de la communauté internationale des chercheurs en design.
La première journée s’est déroulée au Centre Saint Charles de l’Université Paris 1. Elle a débuté par l’inauguration de la poster session. Brigitte Borja de Mozota, chercheuse à la Parsons School de Paris, a pour l’occasion annoncé qu’elle prévoyait de monter une revue scientifique, ce qui est en soit une bonne nouvelle! On peut évidement faire confiance à cette figure historique de la recherche sur le design en France vue qu’elle est à l’initiative de ses ateliers (avec Alain Findeli et Georges Schambach). La poster session regroupait donc des posters de doctorants ou de jeunes docteurs dont le design forme un élément central de leurs travaux de recherche. Je reviendrai plus tard sur cette partie dans un autre article où je présenterai plusieurs thèses ayant attiré mon attention.

Le premier séminaire a invariablement commencé par le “geste protocolaire” initié par Alain Findeli : le passage de l’emblème qu’est la couronne de pain. Elle symbolise le statut actuel en France où la recherche en design (le centre de la couronne) est vide mais se trouve être étudiée par les “partenaires naturelles” du design qui eux sont sur l’anneau. Cette image illustre bien la situation. Pour revenir au premier séminaire, il interrogeait peut être les premiers concernés par la thématique de la recherche en design : les laboratoires de recherches et les écoles. On pourrait croire que ces derniers forment actuellement les chercheurs en design, ou du moins les poussent à le faire. La réalité est tout autre et la poster session montrait que peu de designers se dirigent vers des études doctorales. Le président de la séance, Bernard Darras, interrogeait plusieurs représentants de grandes écoles de design française sur les “modes de coopération scientifique existants et à développer entre les établissements d’enseignement supérieur”. Des représentants de la Parsons School, de l’Ecole des Gobelins et de Strate College étaient confrontés à des représentants de laboratoires universitaires comme l’Université Paris 1 et l’Ecole des Mines de Paris. Pour commencer, Armand Hatchuel, (professeur à l’Ecole des mines de Paris) constate que l’on en revient toujours pas de la tradition artistique, une constatation largement partagée dans le domaine de la recherche en France. La France demeure le pays des arts décoratifs et semble un temps soit peu traîner cet héritage culturel. Hatchuel appelle de ce fait à ne pas rester prisonnier du passé et propose trois directions académiques. D’une part, l’ancrage historique se doit d’être universel et incorporer des propos ne concernant par directement le design (en cela, il nomme les “partenaires naturelles” du design mais ouvre aussi vers d’autres disciplines plus éloignées). D’autre part, la thèse en design doit comporter une critique historique où par exemple la séparation entre la culture technique et artistique serait claire. Enfin, le chercheur insiste sur une “démarche d’intervention”. En cela, il pense que la recherche théorique seule n’est pas adaptée au domaine du design et doit comporter une part de pratique (de la recherche-action d’après ce que j’ai compris). Dominique Sciamma de Strate College poursuit les débats par son témoignage. Au sein de la formation qu’il anime, il indique qu’on n’y fait pas de le recherche “en design” mais “sur le design”. La recherche à Strate est pour lui une recherche appliquée mais avec la collaboration de laboratoires et des chercheurs fondamentaux, et cela , pour une visée toujours applicative (j’appris justement le lendemain qu’Armand Hatchuel intervenait à Strate). La position de Strate est somme toute marquée par une certaine humilité car selon Dominique Sciamma, l’école n’a pas la légitimité pour faire de la recherche fondamentale. Le président de la séance relance alors les discussions en interrogeant les conférenciers sur les moyens nécessaires pour “densifier les relations entre les acteurs” (praticiens et chercheurs). Hatchuel reprend la parole et propose de croiser les enseignements afin d’éviter l’enfermement historique des identités professionnelles. Cette solution est courante dans la littérature de recherche et je l’ai rencontré à plusieurs reprise. Mais elle annonce un certain danger puisqu’on peut facilement (et un peu naïvement) avancer que tout est relatif au design. De ce fait, l’élargissement de ses domaines d’étude dans l’enseignement serait sans fin. En revanche, Hatchuel propose un fait que je n’avais pas soupçonné jusqu’alors. Il s’agit d’un effet de symétrie de l’enseignement : les profs de philo enseigne en école de design mais aujourd’hui l’inverse n’existe pas, le design n’est pas enseigné en fac de philo. Certes, on pourrait statuer que les doubles diplômes se développent en France où des étudiants en design acquièrent des compétences en gestion par exemple. L’inverse est vrai puisque des écoles d’ingénieurs initient leurs élèves à la pratique du design (voir à l’UTC par exemple). Mais la symétrie décrite ici ne véhicule pas selon moi les mêmes enjeux. Elle n’a pas pour vocation de former des praticiens mais seulement d’éclairer une pratique académique selon l’approche du design. Tout comme étudier la philosophie en école de design ne fait pas d’un étudiant un philosophe, mais cela permet d’acquérir un minimum de connaissance pour savoir faire appel à la philosophie. Bridget O’Rourke de la Parsons School de Paris apporte alors son témoignage sur la manière anglo-saxonne. En prenant en exemple son parcours, elle éclaire la situation française qui cherche à appliquer au design le modèle universitaire. Sa formation aux États-Unis était basée sur la pratique. Les études terminées, elle a d’abord travaillé comme professionnelle avant de revenir sur la théorie, et donc les études doctorales. J’aime assez cette vision car j’ai moi-même parfois l’impression de manquer d’expérience sur le design pour l’étudier en tant que tel. Dans le même esprit, discuter avec des professionnels confirmés m’apporte toujours des connaissances insoupçonnées et me laisse penser que ces personnes seraient peut-être plus légitime que moi dans un travail de thèse. Pour finir, l’assistance est tombée d’accord sur un cadre définit qui reste à réinventer : les écoles de design (et d’art) sont trop longtemps restées dans le modèle professionnel. Une constatation qui rejoint celles d’Alain Findeli sur la pratique de l’enseignement en “studio”, qui en omettant totalement la théorie au profit de la pratique seule, se retrouve déconnecté de la réalité professionnelle. Une question du public a retenu mon attention. Elle interrogeait les conférenciers sur la possible existence d’une “french touch” de la recherche en design, à l’image finalement de la pratique des designers nationaux les plus connus. La réponse la plus intéressante vient selon moi d’Alain Findeli. Selon le chercheur, la “french touch” ne peut exister tant le courant de recherche en design francophone se démarque du reste du monde (porté par la recherche anglo-saxonne). Cette dernière est avant tout une question de méthodologie alors que la situation francophone est avant tout une question épistémologique. Il ne s’agit pas de développer des théories pour conduire la pratique comme le modèle U.S, mais plutôt de s’interroger sur les connaissances que le design mobilise et étudier leurs relations. Bernard Darras, le président de la séance, a eu le mot de la fin en se demandant si la “french touch” ne serait “pas uniquement une affaire d’épistémologie, mais d’être touche à tout.”
La rédaction de ce résumé m’amène à penser qu’il y avait une certaine absence. Organiser une conférence est , je n’en doute pas une seconde , un travail long et intense. Mais il manquait selon moi l’Ecole Supérieure d’Art et de Desgin de Saint-Etienne. Sa place parmi les conférenciers était légitime (des élèves étaient présents à la Poster Session) puisqu’elle propose depuis quelques années un post-diplôme intitulé “design & recherche”. A-t-elle était invité? A-t-elle décliné l’invitation?
Le troisième et dernier séminaire de la journée réunissait des professionnels du design ayant une certaine activité dans la recherche. Bien évidemment la recherche existe chez les praticiens mais elle ne semble pas être motivée par les mêmes raisons que les chercheurs traditionnels. Noémie Tassel est venu présenter Le Laboratoire, un lieu de création où artistes et chercheurs travaillent ensembles à des projets innovants (c’est d’ici que vient le projet Bel-Air de David Edwards et de Mathieu Lehanneur). Benoît Drouillat a parlé de l’association des *Designers Interactifs* (il en est le président et fondateur) dont l’objectif est de “promouvoir les métiers du design numérique”. Il a aussi insisté sur son implication dans la recherche avec le travail qu’il a mené en collaboration avec la sémioticienne Nicole Pignier (des recherches qui ont abouti à un livre “Penser le Webdesign” aux éditions l’Harmattan). Les motivations sont diverses et ne sont pas complètement en phase avec celles que l’on rencontre habituellement dans la recherche. Ainsi, Le laboratoire n’a pas pour objectif principal de créer de la connaissance et des réflexions nouvelles qui viendraient alimenter la pratique du design. Le laboratoire est présenté avant tout comme un lieu culturel. Néanmoins, les projets qui en émergent sont marqueurs d’une qualité de réflexion tout à fait intéressante pour la recherche en design. L’association des *Designers Interactifs* produit beaucoup de connaissance sur le milieu du design numérique (il suffit simplement de voir leurs publications). Néanmoins, le but reste professionnel. Les connaissances générées sont là pour le développement des métiers du design numérique et les membres insistent sur la volonté de se rencontrer entre-eux et de se créer un réseau. En revanche, le discours de Benoît Drouillat sur son travail de collaboration avec une sémioticienne semble révéler une motivation personnelle. On peut peut-être le comprendre par son parcours atypique.
Le reste de la journée fut marquée par deux autres événements : le lancement officiel du Wiki du design renommé pour l’occasion TheDesignPlatform. Le travail de Thibaut Deveraux a bien évolué depuis l’édition précédente des Ateliers de la Recherche en Design. Il a réussi à fédérer toute une équipe pour développer le projet et le différencier dans son contenu de Wikipédia, même si le fameux contenu reste à créer! Avis donc à ceux motivés pour promouvoir le design via une plateforme dédiée à cela! Enfin, la première journée de conférence s’est terminée par une innovation surprenante que fut une séance de speed dating. Les doctorants et jeunes docteurs étaient conviés à poser leurs questions à un binôme composé d’un chercheur universitaire et d’un professionnel du design dans un temps limité (7 minutes). J’ai eu la chance de passer deux fois et de constater que ma relative crainte de l’avenir n’est pas réellement fondée. En effet, que faire d’une thèse sur le design alors que la recherche en design en France n’est pas institutionnelle? Les différents interlocuteurs m’ont rassuré sur le fait qu’un profil de chercheur sur le design est une valeur qui tend à se développer, que ça soit dans le milieu professionnel ou dans l’enseignement.
La deuxième journée, bientôt…

Bonjour Clément,
Je me suis senti honteux devant ton blog, pour l’avoir déjà parcouru sans avoir jamais mis ton nom dessus… mais bon, ton nom n’est pas écrit en gros non plus, donc je ne me sens plus qu’à moitié honteux !
Fameux travail de synthèse, et de fouille «hypertexte» pour aller plus loin par nous-mêmes en s’appuyant sur ton résumé. Je retiens de la fin de journée qu’une partie des designers est très demandeuse de recherche, mais que la réciproque n’est pas encore vraie. Mais cela rejoint ton analyse sur le manque de pratique avant de se lancer dans la recherche (pour autant, la recherche en sciences humaines sait souvent s’appuyer sur de simples observations sans pratique… peut-être à creuser dans la méthodologie ?).
Et merci pour relayer le lancement de la plate-forme du design.
Bon, j’arrive au terme de mon étude sur le designer’s days de Paris et de tous ses off…J’ai replacé cette “effervescence toute parisienne” dans la continuité des manifestations de design de Cologne, de Milan, de New-York de Berlin, etc…Ma conclusion est que nous nous faisons distancé, infiltré et instrumentalisé sur tous les territoires du design par les acteurs bien plus stratèges, bien mieux équipés et qui jouent collectif face à des tas de “bidules” parisiens et à des moyens sous évalués,mal répartis, atomisés et incohérents…
@Yvan
Le fait d’observer d’autres pratiques n’est-il pas une pratique en tant que telle? En réalité, il y a une véritable démarche dans la recherche en sociologie pour faire remonter de l’information pertinente à partir d’observation. Le plus difficile apparemment est de rester neutre dans une travail d’observation… Je n’ai pas encore essayé mais ça ne devrait pas tarder…
J’ai travaillé dans plusieurs secteurs, dans plusieurs pays et je suis effaré par la place du discours et de la recherche documentaire( souvent anglosaxone) ici et par l’absence de l’observations. Un consultant américain va par exemple raconter une histoire et à partir de cette histoire en tirer des observations qui peuvent être dans tous les sens du terme un enseignement( voir le Ted pour donner une source à clement)
Quand mes élèves Bac + infini voulait aborder en France une “thematique”, il me parlait de “semantisemiotique” pour se positionner?par tic culturel? alors qu’ils ne connaissaient même pas les bases d’une spécialité(un QCM aurait permis d’identifier les lacunes), ne savaient pas faire un plan, chercher des informations pertinentes et n’avaient aucune vision large à partir d’une petite île d’érudition dans l’océan de la connaissance humaine…En clair pour employer un vilain mot de DRH prétentieux , “inemployable”.J’ai contre cela des thérapies de choc.
Bonjour,
Décrivez-nous justement vos thérapies de choc. Contrairement à d’autres blogs, je ne modèrerais pas ni n’effacerais vos commentaires!
Bonjour Clément, Ton texte est très bien écrit et retranscrit parfaitement le contenu des interventions. Je souhaite apporter quelque complément de réponse. A la question, les écoles étaient-elles invités? La réponse est OUI. Très en amont les invitations ont été lancé, et une seule école a fait acte de présence parmi les visiteurs des ARD. A la question, pourquoi elles étaient si peu à répondre à l’invitation? Je nuancerait ma réponse en y apposant l’étiquette “hypothèse”: une rivalité politique entre école et université face à l’émergence d’un doctorat en design. A la question l’Ecole Supérieure d’Art et de Design de Saint-Etienne a-t-elle été invité? La réponse est oui. Mais à défaut d’un représentant aux tables rondes, ce sont plusieurs de ses doctorants qui ont participé à la poster session. L’objectif des ARD est de réunir les acteurs de la recherche en Design, le train est en marche. Souhaitons que tout le monde le prenne pour fédérer le réseau du Design en France.
non seulement tu veux les méthodes mais les sources, je suppose.
Bonjour Magikawai,
Je partage tout à fait ton hypothèse et elle s’est en effet vérifiée durant les deux jours des Ateliers. Par deux fois, des représentants universitaires ont montré qu’ils étaient sur la défensive (lors de la première session et la séance de clôture).
j’avais noté la présence des étudiants du post-diplôme de l’ESADSE lors de la poster session et j’y reviendrai plus tard sur un article consacré à ses posters (j’en ai pris la plupart en photo).
Merci en tout cas de tes précisions et espérons que le réseau de la recherche en design va bel et bien se fédérer.
En tant qu’étudiant-chercheur au Post-diplôme de l’ESADSE, je suis venu à la poster cession ainsi qu’aux conférence. Etait présent égallement notre directeur de recherche Rodolphe Dogniaux, ainsi que Marie Haude Carraes, directrice de la recherche de la cité du design de saint-etienne. Je ne voudrais pas parler en leur nom, mais je pense qu’ils n’auraient pas refusé de participer à la table ronde.
@jsp
Merci de vos précisions.
J’ai eu l’occasion de découvrir les travaux du post-diplôme lors de la dernière biennale de St-Étienne mais aussi par leur revue. Les travaux y sont de bonnes qualités, d’un point de vue du design bien sûr, mais aussi d’un point de vue intellectuel et des connaissances produites.
Il est regrétable que l’ESADSE soit encore la seule école à proposer un post-diplôme, même si l’ENSCI se lance dans cette voie l’année prochaine.