Design pulp : conclusion

En introduction, j’expliquais que le design pulp rassemblait les objets marquants d’une époque. Ceux-ci usent de différents ressorts pour attirer l’attention et plus rarement pour certains, être commercialisés et vendus. J’ai dans l’ordre abordé la nostalgie, le décalage, la provocation et enfin le déterminisme technologique. Néanmoins, le design pulp ne s’arrête pas à ces attraits. Ils ne sont que les thèmes caractéristiques de leur époque et sont bien entendu susceptibles d’évoluer avec le temps. Un autre élément est que les projets de design pulp s’inscrivent dans une certaine contradiction : ils forment une grande partie de l’actualité du design, cette actualité tournée sur la forme et non sur le fond, tout en devenant rarement des projets tangibles. Quand bien même certains projets aboutissent, l’impact n’est que minime et n’a pas de prétention à être guère plus. Néanmoins, le design pulp n’est pas une pratique sans limite. Je ne cherche pas jouer les contradicteurs mais cette analyse m’a permis de soulever les limites qui lui sont propres. Les voici donc :


1.Répétition

À force d’utiliser des références similaires, il est inévitable que certains objets de design pulp se ressemblent. Ainsi le poing américain, alors interprété comme une poignée, se trouve adapté sur de nombreux objets : un parapluie, un tire-bouchon, un sac, un peigne, etc. Inévitablement, on aboutit à des objets identiques comme la tasse poing américain déclinée en trois variantes :

Certains identifient cela comme une tendance. De manière plus pragmatique, on peut le voir comme la déclinaison d’un code qui fait sens sur le moment, de ce que j’ai appelé un attrait, et qui tend à se répéter jusqu’à saturation. Pour d’autres, il s’agit alors d’une tendance passée de mode.

 

2.Occultation

La répétition peut il est vrai apparaître anodine. Cependant, le contrecoup de celle-ci s’avère être un effet d’occultation.

Lorsque la galerie Perrotin a présenté en 2008 la chaise Perspective du producteur de musique Pharrel Williams, j’ai immédiatement pensé au travail du sculpteur Allen Jones de la fin des années 60. La chaise Perspective mime un acte sexuel. Une assise classique est posée sur des pieds reprenant la position de la levrette pratiquée par un homme sur une femme. De son côté, Allen Jones était plus cru dans sa démarche : des femmes en cuir et presque nues, à quatre pattes, debout ou retournées, forment des pièces de mobilier. On pourrait m’objecter que les objets sont certes similaires dans le thème, le sexe, mais néanmoins bien différents dans la forme. De plus, on pourrait me faire remarquer qu’Allen Jones est un artiste, pas un designer. Certes, mais ce dernier avait un message à transmettre, celui de la condition de la femme. Concernant Pharrell Williams, je n’en suis pas sûr. Peut être que je manque de « perspective » pour en saisir le sens.

Plus prosaïquement, la chaise Perspective cherche à rendre glamour et tendance un acte sexuel de domination alors qu’Allen Jones dénonçait la chosification de la femme. Néanmoins, la proposition de Pharrel Williams n’arrivera pas je l’espère à surpasser l’impact culturel de son prédécesseur (que l’on retrouve au Korova Milkbar dans Orange Mécanique, ce qui a sans doute contribué à sa reconnaissance populaire). L’occultation est surtout présente dans le milieu même du design pulp. L’ensemble des blogs de design qui l’ont présenté n’ont pas fait le rapprochement avec Allen Jones. Et pour cause, leur but est de présenter des nouveautés. D’un point de vu communicationnel, il aurait été inconvenant de rappeler que Pharrel Williams n’est pas si créatif que ça et proposait là du réchauffé. Après, tout le monde ne connait pas nécessairement le travail d’Allen Jones.

Un second exemple illustre parfaitement cet effet d’occultation. Il s’agit de Consumer’s Rest de Franck Shreiner, un fauteuil fait à partir d’un chariot de supermarché. Datant de 1983, Consumer’s Rest a été régulièrement remis au goût du jour dans le design pulp. Récemment, il s’agissait de Mike Bouchet qui en a fait une chaise longue. En 2008, un étudiant proposait lui aussi un fauteuil à partir d’un caddy pour un travail dans son école. Par la suite, ses professeurs lui ont demandé de mentionner le travail de Franck Shreiner dans son portfolio. L’étudiant ne connaissait pas Consumer’s Rest avant ça et avouait n’avoir même pas fait de recherche. Le comble est qu’aujourd’hui sa proposition sort avant celle de Franck Shreiner sur Google Image.

En tant qu’occultation, le design pulp a cette capacité à réinventer , voire à masquer les propositions du passé, et ceci avec un sens différent, parfois un sens opposé, ou même le sens en moins.

 

3.Contresens

Le contresens figure les propositions de design pulp facilement réfutables.

En 2004, Mario Minale présentait la chaise rouge et bleue de Gerrit Rietveld réalisée en Lego. D’avance, le doute s’installe puisque la brique Lego est un des attraits que j’ai mentionné, celui de la nostalgie. De plus, la réalisation se base sur une pièce historique du design de mobilier. Le propos du designer est de rendre hommage au fait que Gerrit Rietveld voulait rendre cette chaise constructible par tous, d’où l’utilisation des briques de Lego. Néanmoins, de l’aveu même du designer, le fait de la réaliser en Lego n’est pas si évident que cela et la chaise nécessite une armature métallique. De plus, si l’idée de Rietveld était peu applicable en 1918, elle l’est plus facilement aujourd’hui avec les progrès dans l’outillage. En effet, on trouve facilement les plans sur Internet et beaucoup de personnes semblent s’y essayer. Ainsi, l’intérêt de la chaise vient selon moi clairement de la reprise de deux codes : la chaise de Rietveld et la brique Lego. Il faut également prendre en compte la notoriété de Mario Minale qui fait parti du collectif Droog Design. Pourtant, la proposition est clairement redondante : il s’agit somme toute d’un objet à monter soi-même réinterprété au travers d’un jeu de construction.

Le deuxième exemple est typique de ce que j’ai nommé le air design, qui en se basant sur le déterminisme technologique et en passant exclusivement par des représentations virtuelles, fait l’économie des contraintes du monde réel. Electric bike concept du designer Yuji Fujimura est un « concept » de vélo électrique qui a fait le tour des blog de design alors qu’il présente des faiblesses évidentes. Quiconque fait régulièrement du vélo sait que le vent est une contrainte importante. En remplaçant le cadre et les roues par une forme pleine, Yuji Fujimura démontre qu’il n’a pas pris en compte cette contrainte, sans compter la souplesse nécessaire pour monter sur l’engin. De plus, l’objet peut replier son guidon et ses pédales pour prendre moins de place à l’arrêt. Il y a un contresens à vouloir répondre à une problématique de place, certes intéressante, en travaillant sur un objet qui est déjà clairement une solution efficace en soit : prendre son vélo au lieu de sa voiture est déjà une réponse satisfaisante au problème. Je ne parle pas bien sûr des parkings à vélo déjà existants et conçus pour prendre le moins de place possible.

Les exemples que j’ai choisis prennent ainsi deux formes : le premier est un assemblage de codes versant dans la redondance et la pléonasme ; le second est lui de l’ordre de la pataphysique, ce qu’Alfred Jarry définissait comme « la science des solutions imaginaires ».


4.Opportunisme

La dernière limite du design pulp est l’opportunisme dont font preuve certains projets qui tentent de se réapproprier les valeurs du moment. Le plus souvent, l’issue se retrouve être maladroite ou hasardeuse.

Le premier exemple attestant ce constant est celui de Flat Bulb, un projet réalisé par Joonhuyn Kim. L’idée est de concevoir une ampoule à incandescence plate. L’intérêt selon le designer de cette forme est de réduire le volume de l’objet, ce qui réduit mécaniquement la taille de son emballage et ferait des économies de transport. On peut dès lors objecter que la forme sphérique d’une ampoule à l’avantage de diffuser la lumière de manière homogène, ce qui ne serait pas éventuellement le cas avec une ampoule plate. De plus, innover sur une technologie aussi peut efficace en terme de rendement énergétique (comparé aux ampoules fluocompact ou à led) pose question, d’autant quand on espère faire des économies d’énergie. Je pense que l’objet séduit car il présente selon une perspective nouvelle une technologie aujourd’hui obsolète et qui va nécessairement disparaître. Pourtant, je doute sérieusement dans la pertinence énergétique : il est à parier que l’énergie qui serait économisée en transport ne serait rien comparée à celle économisée par une ampoule à led. En définitif, Flat bulb apparait comme un bel exemple d’écoblanchiment adapté au design.

Le second exemple concerne le concours Next-Gen PC Design competition. En 2007, Microsoft lançait ce concours et invitait les designers du monde entier à imaginer le PC du futur. Le gagnant du concours ne fut pas primé parce que son projet était le plus pertinent en terme d’usage mais parce qu’il communiquait parfaitement pour Microsoft ses ambitions sur le marché émergent chinois : MADE in China est un ordinateur conçu pour les Chinois et se basait pour cela sur la métaphore du plateau repas et des baguettes. S’il est vrai que les Chinois ont à faire valoir une spécificité culturelle (la langue, l’écriture) le projet MADE in China semble occulter ce problème. Le designer John Leung propose à la place une métaphore grossière qui fait diversion car elle ne démontre pas en quoi les caractéristiques de la langue et de l’écriture sont prises en compte. En réalité, le projet est à considérer en terme d’image et de communication, là réside sa vrai valeur. Ainsi, c’est une vrai opération de storytelling pour Microsoft. Le gagnant a des origines chinoises mais vient du mode anglosaxon (il est sino-australien), ce qui tacitement le rendrait légitime pour le projet. Sa problématique est percutante car elle se résume à un jeu de mot, comme un slogan facile à retenir : pour le designer les PC sont aujourd’hui « fabriqués en Chine, mais peu d’entre eux sont faits pour la Chine »¹. Par la suite, le projet lui n’a eu à ma connaissance aucun développement. Les Chinois et le reste du monde se débrouillent très bien avec les claviers, les souris ou les écrans tactiles.


Ainsi, faire preuve d’opportunisme dans le design pulp revient à considérer le design comme un moyen privilégier de communiquer des valeurs. L’objet de design semble ici donner du crédit au message.

 

En cherchant trop à parler de nouveauté, le design pulp parle davantage du présent et n’offre ainsi aucune, ou très faible, perspective d’avenir. Ceci explique en partie la grande popularité du design pulp sur la toile au travers de nombreux blogs se copiant les uns les autres². Son principe de sélection est le sensationnel, le spectaculaire et non sa pertinence vis-à-vis des usages, des attentes ou d’un besoin.

Se basant essentiellement sur de l’image ou de la représentation, les objets de design pulp cherchent avant tout à séduire et non pas à convaincre, ils cherchent à montrer et non pas à démontrer. Le sociologue Pierre Bourdieu disait que « l’image a cette force exceptionnelle est qu’elle peut produire ce que les critiques littéraires appellent un effet de réel. Elle peut faire croire. Elle peut faire voir et faire croire à ce qu’elle fait voir. Et cette sorte de puissance d’évocation a des effets de mobilisation. Elle peut faire exister pas seulement des idées, pas seulement des images, des représentations, elle peut faire exister des groupes »³. Dans le contexte particulier du design, ce groupe représente le designer et le design comme une synthèse caricaturale de l’artiste et de l’artisan, pratiquant un design fictif dans la mesure où dans les faits il est minoritaire et occulte toute la complexité, la variété du métier. En ce sens, le design pulp fait clairement parti des phénomènes favorisant la compréhension du design comme un adjectif et non comme une pratique.

 

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  1. « I saw so many PCs in the market that were made IN China, but none of which were actually made FOR China » (source)
  2. Un exemple concret avec le Cloud Sofa mentionné plus haut : Deco-Design.biz le 14 avril, amateurdedesign.com le 15, trendsnow.net le 17, fubiz.net le 19, leblogdeco.fr le 19 aussi, leblogdesign.fr le 28, etc. (liste non exhaustive)
  3. Pierre Bourdieu, Sur la télévision
  4. Bruno Remaury, « Les usages culturels du mot design », dans Le design, Essais sur des théories et des pratiques


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