Design pulp : le air design

Dans ce que je j’inclus dans le design pulp, le air design est le seul à ne pas être basé sur des inclinaisons essentiellement symboliques. Les trois catégories précédentes revenaient à appliquer un symbole sur un objet de design. Par nostalgie, la brique de Lego devient une table basse ; par ringardise, le trophée de chasse se transforme en luminaire ; enfin par provocation, la croix latine se mue en brosse. La différence notable concernant le air design est sa propension à considérer les avancées scientifiques ou la technologie sous une forme spéculative. Une connaissance hypothétique de leurs capacités suffit le plus souvent pour rendre crédible un tel projet de design. En outre, cette crédibilité me semble fortement renforcée par l’infographie 3D, qui par un rendu léché tend à rendre le projet plus que réel.
De fait, on trouve régulièrement associé au air design le terme de « concept ». Une utilisation qui m’apparaît assez galvaudée. Derrière le mot « concept », il faut simplement entendre « idée de design » ou simplement une idée jugée nouvelle. Néanmoins, le concept suggère davantage un travail intellectuel comme le sont les concepts en art, en philosophie ou dans les sciences humaines et sociales. Dans l’absolu, le concept permet avant tout de générer de nouvelles idées et offrent une nouvelle manière d’aborder une situation, un fait ou une problématique. Pour autant, je ne sous-entends pas que le design n’est pas en mesure de sous-tendre un concept. Certains designers, par la force de leurs propositions, le font très bien. Mais le air design a cette particularité de faire passer des idées découlant de spéculations scientifiques comme des « concepts » alors qu’elles n’en sont qu’une hasardeuse résultante.

Le terme air design découle du air guitar, une activité consistant à mimer un guitariste sur fond musical. Bien que le sujet puisse apparaître léger, il est un minimum sérieux puisqu’il existe des compétions, et même tous les ans un championnat mondial. Par analogie, le air design reviendrait finalement à mimer un travail de design : le air guitariste effectue sa performance sur Stairway to Heaven des Led Zeppelin tout comme le air design se base sur les capacités envisagées d’une technologie et le rendu plastique des images produites.
Je n’ai pas inventé le terme. De ce que j’ai trouvé, le terme air design aurait été lancé suite à un article sur le blog Yatzer présentant une table basse de Yoann Henry Yvon :

Un anonyme du nom Frederic commentait dans ces termes le projet (traduit de l’anglais) :

Tout le monde peut faire du design si l’on ne considère pas la faisabilité et l’usage. C’est du air design.
[…]
Cette épidémie du air design sur Internet m’agace. Les jeunes designers veulent tous devenir les nouveaux Ora Ito en publiant des faux projets comme s’ils étaient réels, démontrant parfois leur total manque de compétence technique.

En réalité, les exemples ne manquent pas et sont bien représentés par quelques blogs de design et de high tech où l’intérêt de l’image et de la nouveauté prévalent à celui du sens.

Le projet MOY de Elvis Tomljenovic a gagné en 2009 le concours de design de la conférence Auto(r). Il a imaginé une carrosserie composée « de couches en polycarbonate avec des couches de cristaux liquides, des LED et un film électrochromique entre les deux ». Le « concept » est que cette carrosserie pourrait changer d’aspect, de texture et de couleur. On serait tenté de le croire. Après tout, je ne suis pas un spécialiste dans le domaine. D’autant qu’une idée équivalente est exploitée avec la Smart et ces panneaux de carrosserie facilement interchangeables. Mais à la vue des illustrations, trop propres et emphatiques, j’ai du mal à être convaincu qu’une telle voiture puisse exister. Du coup, je me pose alors la question de la faisabilité : est-ce qu’un tel véhicule dans ce matériau résisterait en cas de choc ? Je me pose également la question de la légalité : est-ce qu’un gouvernement accepterait qu’une voiture puisse aussi facilement changer d’apparence ? Je ne doute pas cela soit dans une certaine mesure techniquement faisable, je doute du rendu spectaculaire proposé ici. Le air design fait surtout douter par la forme que prend le projet : une forme trop séduisante pour être crédible.

Un autre exemple est celui du Cloud Sofa. Là aussi, un beau travail d’infographie pour illustrer le « concept » d’un sofa en forme de nuage dont « la partie flottante est supportée par un champ de force magnétique généré par la base ». On n’en sait pas plus sur la partie technique mais les images laissent rêveur ou dubitatif, c’est selon.

Dernièrement, l’écran souple ou bien l’écran transparent ont le vent en poupe. De fait, de nombreux « concepts » émergent avec cette perspective. Que cela soit sous la forme d’un appareil photo, d’un téléphone ou d’une montre, la faisabilité ou la pertinence semble être peu de chose par au rapport à la qualité plastique des images. C’est d’autant plus curieux que ce genre d’objet se manipule à la main et aurait besoin dans les faits de maquettes tangibles pour par exemple vérifier l’ergonomie. Cependant, puisque ce sont des « concept », on sous-entend peut-être que cette étape n’est pas utile. En définitif, ces projets cherchent rarement à être produit et sont une vision déterministe, parfois fantasmée, des capacités des nouvelles technologies.

Le contrecoup est que la pratique du design est ici réduite à une production virtuelle supportant une idée abusivement appelée « concept ». J’aimerais néanmoins préciser que ce je nomme air design n’est pas tant le fait de certains designers ou de leur production. Il faut chercher plutôt du côté de leur diffusion via les blogs, les magazines, voire parfois les expositions. Après tout, les designers, tout comme les auteurs de science-fiction, ont toujours rêvé des possibilités offertes par les progrès de la science. Par la passé, cela passait par le rough et restait davantage confidentiel. Aujourd’hui, la facilité de diffusion qu’offre Internet, les rendus 3D de plus en plus sophistiqués et à moindre effort, et l’attrait toujours aussi important pour le beau et la prétendue nouveauté, sont je le pense les facteurs déterminants du air design.
D’une certaine manière, le air design apparaît comme le design conjugué au conditionnel. Pourtant, le design n’est-il pas à conjuguer au futur ?

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