L’exposition « Prédiction » de Benjamin Loyauté

J’avoue sans mal avoir eu quelques appréhensions en visitant l’exposition « Prédiction » à la Biennale de design de Saint-Étienne en novembre dernier. Le fait de mettre un tant soit peu sur un piédestal les designers, présentés dans l’exposition comme des « Oracles et prophètes, visionnaires et messagers » est une chose à laquelle je n’adhère pas. Selon moi, ce type de discours ne peut que sacraliser le designer, renforçant l’idée du design comme une pratique résolument à part. Des éléments qui sèment le trouble dans la perception populaire de ce qu’est de fait le design, participant  alors malencontreusement à la glorification des icônes dans les grands médias. Mais passons.

Le grand intérêt de la Biennale est ce grand panorama de toutes les pratiques qualifiées de design.  En conséquence, il est difficile d’adhérer totalement à l’ensemble des expositions et je confesse ne pas m’être arrêter à certaines, figurant selon moi les arlésiennes d’un design qui a tendance aujourd’hui à me fatiguer. Du design industriel au design critique, tout y est présenté. En ce sens Benjamin Loyauté, le commissaire de l’exposition « Prédiction », proposait la véritable antithèse de l’exposition « Confort ». Là où cette dernière insistait sur « la simplicité » et « la simplification » « procur[ant] une nouvelle liberté » [1], l’exposition « Prédiction » fustigeait « ce monde sans défauts que nous construisons » où le design « est devenu le fétiche absolu […] qui renvoie à un besoin d’assouvissement immédiat et sans contradiction. […] Les humains y sont soumis à l’inertie et enclins à la passivité comme modèle de jouissance. » [2]

Le corolaire à ce fossé presque idéologique est alors une question d’accessibilité pour le public. Là où « Confort » proposait des objets du quotidien pour la plupart connus ou facilement assimilables, « Prédiction » en était exactement l’inverse. Ce fut peut être la plus grande difficulté pour Benjamin Loyauté et son équipe : comment rendre réellement disponible les propos des designers présentés ? Comment traduire leurs intentions, leurs revendications ? L’objet et sa description sont-ils suffisants ou une mise en contexte est-elle parfois nécessaire pour éclairer le visiteur ? Doit-on au contraire laisser libre cours à la subjectivité du visiteur avec tout ce que cela comporte comme risque d’incompréhension vis-à-vis d’une pièce exposée ? J’ai à ce sujet plusieurs anecdotes.

The MacGuffin Library consistait en une série d’objets mystérieux noirs mats (une urne funéraire surmontée des oreilles de Mickey, une théière au symbole du IIIème Reich, le volant déformé d’une vieille Porsche, etc.), chacun agrémenté d’un court texte prenant la forme d’une contextualisation narrative. Chaque objet était central au texte référent, comme une sorte de chosification. Pourtant quelque chose m’échappait, ajouté à une vague sensation de déjà-vu. Le terme MacGuffin me disait quelque chose et l’exposition ne précisait pas ce que cela voulait dire. J’ai alors dû chercher via mon smartphone pour apprendre qu’un MacGuffin est un « objet matériel et généralement mystérieux qui sert de prétexte au développement d’un scénario » [3], à l’image de contenu mystérieux de la mallette dans Pulp Fiction.

Un journal titré « Newswasher » et un pulvérisateur, voilà le projet Newswasher de Quentin de Coster. Il pouvait passer totalement inaperçu si on ne prenait pas le temps de lire le journal qui s’avérait être un faux. Et pour cause, la mise en page de ce faux journal renfermait le mode d’emploi de Newswasher, celui-ci expliquant simplement « un remède de grand-mère » tombé en désuétude :

  1. Asperger la vitre du mélange eau-vinaigre
  2. Frotter la surface au moyen d’une feuille de journal légèrement chiffonnée
  3. Essuyer avec une page sèche

Prendre le temps de lire dans une exposition est un plaisir que l’on devrait s’offrir au lieu d’être simple spectateur ; le mieux étant d’avoir le designer sous la main pour engager une discussion. Par chance, Quentin de Coster était là et me précisa quelques éléments. Avant tout c’était un projet d’étudiant : son professeur avait demandé d’imaginer et de concevoir un nouvel outil pour nettoyer les vitres. Le designer, las de cette démarche classique de design pris le contre-pied en remettant au goût du jour un « remède de grand-mère ». Le projet assez revendicatif n’aurait sans doute jamais eu lieu s’il n’avait pas été initié par cette démarche classique de design. C’est là je pense aussi une des caractéristiques de Quentin de Coster et de nombreux autres designers qui est de se placer à contre-courant de la pratique industrielle du design. Quentin de Coster m’avait également raconté qu’il avait tenté de concrétiser son projet. Il était entré en contact avec un grand quotidien belge mais le projet n’a pas abouti pour plusieurs raisons, notamment celle-ci : les journaux d’aujourd’hui ne renferment plus les mêmes éléments chimiques (et dangereux) qu’autrefois, ce qui fait que ce remède de grand-mère ne serait en réalité plus aussi efficace.

Je ne cherche nécessairement à pointer du doigt l’exposition car certains visiteurs ont également une part de responsabilité. J’ai toujours été surpris de voir comment certains y déambulent, un peu comme dans les allées d’un supermarché où chaque pièce n’a en définitif qu’une dizaine de seconde pour provoquer une réaction, rejet ou adhésion, soit le temps de voir le truc et d’éventuellement lire le cartel. La dernière anecdote est sans doute la plus révélatrice à ce sujet. Je me trouvais devant le projet aBort ‘n GO de la suédoise Cristine Sundbom. Il y avait l’objet, une grande photographie, un schéma explicatif et une vidéo. Un homme arriva à côté de moi, regarda l’objet et la photo puis appella un ami un peu plus loin : « hé viens voir, y’a un sextoy ! ». Je me permis alors d’engager la conversation en lui expliquant qu’il s’agissait plutôt d’un objet pour que les femmes puissent avorter seule. Un tantinet incrédule, l’homme me demanda ce qui me faisait dire ça. Je lui répondis alors que le schéma et surtout la vidéo étaient assez explicites et que sans être bilingue, le terme « abortion » (présent plusieurs fois sur le schéma) devait signifier avortement.

Du design fleurtant avec les idéologies punk, jouant avec les uchronies et les peurs terriblement actuelles face au progrès, « Prédiction » proposait « de décrypter par croisement, par assimilation et par déduction, comment des faits sociologiques agissent sur des actes de design et comment leurs influences croisées inscrivent leur histoire dans un processus aux langages communs. » [4] « Prédiction » prend en réalité beaucoup plus de sens dans le catalogue de la biennale où à travers les mots, Benjamin Loyauté retranscrit avec plus de précision en quoi consistait cette collection de projets.

Car c’est là la grande difficulté d’une exposition où il convient avant tout de contenter le public, et ceci à l’image de ce que j’avais entendu d’un visiteur : « moi je voudrais voir des objets ».

 

  1. Catalogue de la Biennale, p.112
  2. Catalogue de la Biennale, p.160
  3. Définition de MacGuffin sur Wikipédia
  4. Catalogue de la Biennale, p.157

 

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