Entretien avec un chercheur #1

Lors du workshop design et science organisé par la nouvelle équipe en charge de la recherche à l’ENSCI, la question de la validation des connaissances générées par la recherche en design a été abondamment débattu. En retranscrivant un entretien que j’ai eu avec un chercheur en informatique ayant à plusieurs occasions collaboré avec des designers, cette problématique est aussi apparu. IL est important de souligner que je n’ai pas diriger les propos du chercheur, et comme souvent, il a de lui-même évoqué cette problématique. Extraits :


Une autre difficulté est liée aux différentes façons de rendre compte de ce que l’on a fait. C’est à dire quel est l’output. Et pour nous chercheurs c’est clair, c’est dans des publications, dans des conférences, des revues scientifiques. Alors dans ces conférences et dans ces revues, il y a un style assez stricte, carré, de présenter les choses. Ce que l’on a découvert ou constater, parce que je pense que ce n’était pas non plus une très grosse surprise, c’est que dans le milieu du design la façon de rendre compte de ce que l’on a fait c’est en allant dans des expositions, en mettant des choses dans un portfolio, donc c’est une forme de communication qui est différente. [...] C’est juste que la façon d’être reconnu, je pense que dans les deux cas le but c’est d’être reconnu par ces pairs. Je pense que des gens comme Helen et Heiko, qui étaient débutants dans leur métier de designer, ils sortaient du RCA quand ils ont commencé avec nous, il faut qu’ils se fassent connaître. Donc la façon dont on se fait reconnaître par ses pairs, pour nous c’est de rédiger des articles, voilà des choses comme ça [il montre un article], un article de conférence c’est dix pages, il faut avoir entre 20 et 50 références à la fin, il faut faire un état de l’art, enfin voilà, il y a les règles du jeu. Et lorsqu’on a demandé à un designer d’écrire une partie d’un article, ce qu’on va avoir n’est en général pas utilisable tel quel. Et puis à l’inverse, ce qui est important pour un designer c’est de participer à une exposition, de présenter son travail de faire un portfolio et cætera. Nous on a eu beaucoup de chance je considère parce que ce qui a été conçu et fabriqué dans le cadre de ce projet a été dans plusieurs expositions de design y compris au Centre Pompidou, à La Villette. Voilà, mais c’est quelque chose qui nous ne rajoute pas grand chose à notre CV mais qui est en même temps une expérience intéressante et qui pour eux était très importante. Read more »

Le design est aussi un effort de recherche, par Armand Hatchuel

C’est assez rare qu’il convient de le noter : un chercheur en design a écrit un article pour un grand quotidien, Le Monde en l’occurrence. En effet, dans Le design est aussi un effort de recherche, Armand Hatchuel explique le principe du Via Design qui vient de fêter ses 30 ans et avait investi le Centre Pompidou sous la forme d’une exposition-bilan. Pour rappel, Armand Hatchuel est professeur à Mines ParisTech à qui on doit Parure et pointe en design, dans l’excellent livre Le design, essais sur des théories et des pratiques. Quant au Via design, il permet donc depuis 30 ans de soutenir l’innovation dans le domaine de l’ameublement et de ce fait, a permis de révéler de nombreux designers. La particularité de cet organisme est d’aider financièrement l’élaboration des prototypes : un jeune designer n’a généralement pas les finances nécessaires pour aller au bout de ses projets. Les plus curieux liront l’article en entier. Pour ma part, j’aimerais revenir sur la conclusion :

Ainsi, verra-t-on de plus en plus le design s’associer à la recherche, aux méthodes de conception nouvelle et à des approches différentes des usages pour fonder un management de l’innovation adapté aux ruptures actuelles.

Puisant aux sources de l’art et de l’imaginaire, le design apporte sa capacité à recréer les “choses”, les émotions et les valeurs. Cette mutation doit aussi aux efforts d’ouverture des écoles de design, au travail des associations de soutien à la création comme, l’Agence pour la promotion de la création industrielle (APCI), ainsi qu’aux recherches sur les processus de conception et d’innovation. Peu de révolutions managériales offrent une telle conjonction de la science, de l’utile et du désirable.

Ce que semble dire Armand Hatchuel, c’est que l’évolution du design concernant ses rapports avec la recherche académique serait nécessairement d’ordre managérial. En tout état de cause, je partage ce point de vue : généraliser  les collaborations entre designers et chercheurs passera par une nouvelle organisation du travail, mais cela ne peut être qu’une étape. Les personnes que j’ai rencontrées à ce sujet ne mentionnaient pas toujours un quelconque aspect managérial qui aurait facilité leur collaboration. La réponse était classiquement du style “ce sont des questions de personnes”  et l’aspect managérial évoqué le plus généralement était en réalité ce rôle de médiateur (répandu dans la littérature de recherche en design) parfois nécessaire pour faire rencontrer designer et chercheur.

A ce sujet, le petit détail qui m’a fait sourciller, c’est de voir que cet article était classé dans la catégorie management. Étonnant non ?

Tous les écrans ne sont pas tactiles

ecrantactile

Voilà la photo d’une collègue découvrant la borne pour recharger la carte de la cantine du boulot. Nouvelle dans l’entreprise, c’était la première fois qu’elle utilisait cette installation. Elle s’y est prise à plusieurs fois car, d’une part le lecteur de carte est assez capricieux (ce qui m’a donné le temps de prendre la photo), et d’autre part la machine revient à son écran de départ au bout d’un certain temps sans activité. Car oui cet écran n’est pas tactile : à en juger l’aspect de l’interface graphique et des boutons sur les côtés. Pourtant ma collègue a insisté plusieurs fois, en appuyant fortement pensant que “c’était comme les bornes SNCF”. Le plus étonnant c’est qu’elle n’a pas immédiatement remarqué son erreur puisqu’elle a insisté.

Comme quoi, des routines semblent se mettre effectivement en place face à un dispositif interactifs. Cela donne lieu à des réactions assez curieuses. Lorsque deux périphériques de sortie identiques (ici l’écran) mais dont les dispositifs d’entrée diffèrent (tactile ou boutons physiques) cohabitent, le plus récent ou le plus naturelle semble prendre le pas sur l’autre dans les habitudes. Au début où j’avais ma DS, la console à deux écrans de Nintendo, ça m’arrivait de donner des coups de stylet sur l’écran du haut… Seule l’écran du bas est tactile.

La guerre des écoles de design aura-t’elle lieu ? Round 2

J’avais déjà écrit sur les publicités placardées par les écoles de design dans le métro parisien. De passage à Paris j’en ai découvert une nouvelle :

pubmetro1


Devinette : quelle école privée est donc derrière cette affiche ?

  1. Strate College
  2. Créapole
  3. Institut Supérieur de Design de Valenciennes
  4. L’école de design Nantes Atlantique
  5. L’école Camondo

Attention, il y a un piège ! Read more »

Mise au point personnelle : suis-je un bâtard ?

J’ai participé hier après-midi au workshop “design et sciences” organisé à l’ENSCI. Cette manifestation marquait en quelques sortes le lancement la politique de mise en œuvre d’une politique de recherche au sein de la première publique de design en France. Dirigé par une universitaire, Sophie Pène, le Paris Design Lab a pour objectif premier de renforcer la collaboration entre design et science. Alain Cadix, le directeur de l’ENSCI, remarquait que faire rentrer le design comme une discipline académique n’était pas l’objectif premier tant le milieu universitaire apparaît comme un milieu difficile à intégrer (l’architecture en sait quelque chose, elle qui a mis 20 ans pour entrer dans le Conseil National des Universités).
l’introduction de la séance de travail permettait à chaque participant, designers de l’ENSCI et chercheurs extérieurs venus bénévolement, de se présenter à l’assistance. Lorsque vint mon tour, j’ai commencé par dire que “j’étais designer”, diplômé de l’école de design de Nantes, et qu’aujourd’hui je suis doctorant, menant un travail de recherche étudiant ‘”les activités collectives entre designers et chercheurs”. Lors de la pause café, David Bihanic et Jean-Louis Fréchin me faisaient remarquer mes propos avec un peu d’étonnement, ils pensaient à lapsus de ma part, il n’en est rien. Je n’ai pas vraiment cherché à faire de la provocation en disant que “j’étais designer” mais j’essayais au mieux de coller à la réalité actuelle de mon activité. Bien que diplômé en design industriel et bien qu’ayant une culture de designer de par ma formation, de mes centres d’intérêts et du travail de recherche que je mène depuis deux ans, je ne suis en rien à l’heure actuelle praticien du design. Rien ne m’empêchera à l’avenir de reprendre ce métier mais pour l’heure je ne peux affirmer que je suis designer. Quels sont mes projets de design ? Aucun. Un travail de thèse m’est bien suffisant en ce moment. C’est un choix personnel évidement.
C’est pourquoi je préfère lorsque je me présente insister d’avantage sur ma pratique actuelle de recherche mais sans oublier ma formation initiale. Il suffit de me rappeler les discussions que j’ai avec des amis designers, de ma promotion pour la plupart, pour voir à quel point le fossé a tendance à se creuser. Beaucoup ne comprennent pas mes motivations dans ce que je fais. Ce fossé, Nicolas Nova chercheur au Liftlab, m’en avait fait également part lorsqu’il avait des discussions avec des chercheurs académiques. De part l’éloignement qu’il avait aujourd’hui avec le milieu de la recherche académique, il se qualifiait de “bâtard”.
Est-ce aussi mon cas, est-ce celui des designers prenant la voie des études doctorales ?

Design et marketing : chevauchement ?

Dans le dernier numéro du magazine Interactions, Klaus Klaasgaard explique qu’il est un peu énervé de voir à quel point le “user experience design” est très souvent mis en avant comme le “sauveur créatif de tout, des produits innovants au business”. En effet, le titre laisse entendre¹ que l’auteur va nous livrer les causes de son exaspération, malheureusement cette constatation semble être en réalité une manière d’introduire un débat un peu plus intéressant concernant les relations entre le design et le marketing.

Klaus Klaasgaard poursuit le constat répandu que design et marketing ont généralement du mal à travailler ensemble et à un tirer profit l’un de l’autre, et ceci malgré le fait que leurs objectifs respectifs soient complémentaires. Pour étayer ces propos, l’auteur oppose à la vision globale du marketer en terme de stratégie, la vision réduite au produit à l’usage du designer. Pourtant, l’auteur avance que la situation actuelle a changé par rapport aux années précédentes. Le marketing a commencé à investir le domaine du design en passant dans certains secteurs du “marketing mix” (”the four Ps: product, price, placement, and promotion) au “marketing de produit”. Dans le même temps, le design a lui commencé à s’introduire dans le domaine réservé du marketing depuis la prise en compte de plus en plus importante des facteurs humains (design participatif, méthode ethnographique, etc.).

On aurait pu croire que ce chevauchement d’objectifs et de compétences aurait pu favoriser l’entente entre les deux disciplines, malheureusement non selon l’auteur ; lui-même au passage n’ayant pas de réelle explication à ce sujet mise à part l’hypothèse répandue basée sur le manque de compréhension réciproque. Au contraire, l’auteur fait comprendre que les liens entre les deux disciplines auraient tendance à se complexifier. Si la proximité entre design et marketing est devenue évidente, les deux disciplines ne sont pas pour autant interchangeables. De même que Klaus Klaasgard insiste sur le fait que l’idée répandu affirmant que le marketing serait tourné vers l’évaluation des produits après leurs mises sur le marché et que le design le serait sur l’évaluation des produits avant leur finalisation, est fausse.

En insistant sur la nécessité d’une recherche complémentaire et partagée en marketing et en design, (recherche étant à ne pas comprendre comme de la recherche académique mais comme de la recherche visant à alimenter un projet en ressources), Klaus Klaasgaard termine son article par quelques conseils pour justement améliorer la collaboration des deux pratiques :

  1. Sur la production de la recherche, prendre sa part de responsabilité sur la pertinence des idées apportées par la recherche. Pour cela, verbaliser les attentes et les besoins en matière de recherche et montrer sa compréhension vis-à-vis des méthodes et de la matière apportées.
  2. Rapprocher les compétences, qui se résume le plus souvent par l’expression “bridging the gap“. Mais au delà de ça, on en apprend pas plus si ce n’est de chercher à partager la compréhension de chacun et le respect.
  3. Définir où et comment la superposition des deux pratiques doit s’effectuer, bien sûr cela se passe par la connaissance réciproque des métiers de chacun, ce que font de plus en plus les écoles de design et de marketing aujourd’hui.

Si les deux premières propositions apparaissent comme naturelles, la dernière semble en revanche un tantinet plus ambigüe. Le souci est que ce dernier conseil pourrait générer encore plus de problèmes qu’il n’apporte de solutions. Apprendre à se connaître apparaît comme une chose évidente mais je ne suis pas convaincu que cela puisse être suffisant si l’effort n’est pas fait pour chercher à délimiter ce qui relève du design et ce qui relève du marketing. Au contraire, à mieux se connaître, les designers vont-ils penser que le marketing est inutile pour eux et vice versa ?

1.Why Designers Sometimes Make Me Cringe que l’on peut traduire par “Pourquoi les designers ont parfois tendance à m’agacer”.

Le design de l’attention, le cas de l’éolienne de Starck

Philippe Starck est peut-être le seul cas avéré de marronnier dans le petit monde médiatique du design. Tout comme la rentrée scolaire ou les soldes sont traitées par les journalistes de manières récurrentes et prévisibles dans la presse, les incursions de Philippe Starck dans le paysage médiatique sont toutes aussi récurrentes et prévisibles. En 2008, il créait la polémique dans une entretien au magazine allemand Die Zeit où il qualifiait le design de “totalement inutile”. Aujourd’hui, mais dans une moindre mesure, c’est un article de Rue89 qui créé un peu la polémique en dévoilant les désillusions démocratiques de son éolienne présentée il y a deux ans au salon de Milan. Ces incursions, volontaires ou non, sont le plus souvent récurrentes du fait de sa notoriété et non de la qualité de ces travaux. N’oublions pas qu’il est “célèbre d’être célèbre” comme le rappelle Christine Bauer. Quand l’article de type marronnier sur la rentrée scolaire parle très souvent du poids des cartables, les articles sur Philippe Starck sont eux relativement prévisibles de par sa volonté intrinsèque de provoquer ou de chercher à être en décalage. Plus le temps avance, plus les ficelles m’apparaissent éminemment grossières bien qu’il ait opéré dans le passé de grands coups médiatiques comme son faux redépart en 2003 consacré par sa rétrospective au Centre Pompidou. Read more »

Création d’un fauteuil signé : la recette

Le propos des théories en design peut se faire entre autres par la mise en évidence des phénomènes ayant cours dans la pratique en tant que telle. Dans un article sur son blog, le designer lyonnais Maëlig Pommeret exprime dans une simple “recette” quelque idées actuelles sur le design :

prenez un matériau décalé

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choisissez une finition à l’aspect noble

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appliquez-lui une forme d’assise

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ajoutez des pieds épurés

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placez l’ensemble dans un espace aseptisé et voilà !

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ah non, j’oubliais le plus important : la signature (sans elle tout ce qui a été fait avant ne vaut rien)

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Le terme “recette” est en lui-même très intéressant puisqu’il sous-entend l’idée malheureusement répandue que le design est une activité praticable par tous en amateur. Certaines méthodes créatives considérées comme propres aux designers sont de fait accessibles à tous. Le designer est vu comme un spécialiste du quotidien, la conception centrée utilisateur qui place le designer ou l’ingénieur dans la perspective de l’utilisateur renforce cette idée, le bricolage et ses “recettes” également.  Pourtant, la seule pratique inventive et créative du bricolage ne fait pas le designer, tout comme désinfecter une plaie et y mettre un pansement ne fait pas de tout le monde un aide-soignant.

Indépendamment de la recettes en elle-même, l’humour dont fait preuve Maëlig Pommeret en forçant le trait sur la caricature de design participe clairement à l’idée que le design tendance est relativement prévisible : prendre un classique du design (la chaise, l’étagère ou le pot de fleur) et le repenser avec un matériau peu usité ou en vogue, y placer le signature de “l’artiste”, et le tour est joué.

Deux points de vue du design que je partage avec Maëlig Pommeret, pas besoin d’un grand bla bla parfois pour faire passer des idées simples…

Troisième hors-série de La Revue du Design

Alexandre Cocco a publié la semaine dernière le troisième hors-série de La Revue du Design, le blog qu’il tient depuis 2008 et qui vise à porter un regard neuf sur l’actualité du design. Son blog est caractérisé par un regard davantage analytique que purement visuel, à l’opposé de nombreux autres blogs traitant du design dont la quantité des illustrations est inversement proportionnelle à la qualité des textes. Le hors-série est une occasion selon l’auteur de prendre du recul sur l’actualité du design et pouvoir offrir une distinction entre information et production de connaissance. De ce fait, La Revue du Design est une des rares publications en ligne sur le design où l’actualité du milieu s’inscrit de pair à une démarche plus réflexive.

Dans l’édito, L’auteur insiste sur un fait qui me semble pertinent :

Les lignes bougent et l’on assiste, comme le montrent plusieurs articles de ce Hors série, à une certaine redéfinition de la discipline, tout au moins de ses modalités de dialogue avec des usagers devenus utilisateurs / spectateurs /consommateurs / commentateurs.
Internet n’y est pas pour rien, proposant des modes de diffusion et de compréhension de la discipline inédits. Plus largement ce média, nouveau et différent (car plus immédiat et plus collaboratif), semble également participer à la constitution (très progressive…) d’une certaine culture du design chez le grand public, mais aussi chez les décideurs et les industriels

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Le second effet “wahou” de l’iPhone

Lorsque je sors mon iPhone, j’ai presque à chaque fois le droit à des réflexions ou des commentaires :

Photo de Nicolas Nova via a href=

Photo de Nicolas Nova, via Flickr.

La réalité est simplement banale : j’ai fait tombé mon téléphone, bien à plat sur l’écran, éclatant la dalle en verre mais à mon grand étonnement le capteur tactile fonctionne encore. Read more »